Porté

 

Porté par l’aube
ou le crépuscule
le merle chante
sans aucune fausse note

Porté
par plus grand que lui
le poète écrit
en toute limpidité

 

 

Renaud Rindlisbacher

Carrière d’astre

 

La lune crie à toutes les fenêtres,
personne ne l’entend.
Elle se baisse un peu.
À travers les arbres elle guette encore
une table de nuit ou de cailloux.
Puis elle s’enfuit sur la rivière
parmi ces éclairs d’écailles
que font les poissons dans l’eau.
Alors on entend le silence des saules.

 

 

Jean Grosjean
Les parvis, Gallimard

Parfois

 

Parfois un cyprès pousse en toi

Consentant
tu porteras fruits
Foudroyé
tu deviendras torche

Si tu plonges en toi
– feuilles branches confondues
Par-delà tout oubli
Tu transmues
En chant

Le vent

 

 

François Cheng
À l’orient de tout, Gallimard

Confiance

 

Je fais confiance aux rencontres
Que ton amour m’a choisies
Aux doux regards d’éclaircies
Que je croise sur ma route

Ces visages inconnus
Reflètent tous ton visage
Et les braises de leurs cœurs
Serrent ton feu infini

 

 

Gérard Bocholier
Psaumes du bel amour, Ad Solem

L’aube

 

L’aube je t’aime j’ai toute la nuit dans les veines
Toute la nuit je t’ai regardée
J’ai tout à deviner je suis sûr des ténèbres
Elles me donnent le pouvoir
De t’envelopper
De t’agiter désir de vivre
Au sein de mon immobilité
Le pouvoir de te révéler
De te libérer de te perdre
Flamme invisible dans le jour.

Si tu t’en vas la porte s’ouvre sur le jour
Si tu t’en vas la porte s’ouvre sur moi-même.

 

 

Paul Eluard
Capitale de la douleur, Gallimard

À l’arrêt du tram

 

Dieu est à l’arrêt du tram
Ou peut-être au café
Je l’imagine aussi parfois dans une salle d’attente
Encombrée de revues qu’il feuilletterait
En jetant de temps en temps un œil vers la porte
Pour voir si nous arrivons.

 

 

Emmanuel Moses
Dieu est à  l’arrêt du tram, Gallimard

Comme une omelette

 

Le poème
c’est comme une omelette
il faut battre les mots
laisser reposer
puis y revenir
battre encore
ajouter quelques herbes et du sel
avant de goûter

on aime ou on n’aime pas
moi j’aime

 

 

Denyse Sergy
La clef dans la mer, Samizdat

L’écoute clairvoyante

 

Ose des mots
Sur l’invisible

Et donne-leur
Une âme qui les rende justes

Ce qu’il te faut vient-il
À te faire défaut

Tu as l’ouïe assez fine
Pour que le chant

Soit un froissement d’ailes
Et une solitude consolée

Ose l’écoute clairvoyante
Et la lumière sans couture

Se glissera
Dans le chas d’une aiguille

 

 

Gilles Baudry
Sous l’aile du jour, Rougerie

Essai de voix

 

Vers toi je reprends pied
Vers toi je deviens fort
Très fort pour la tendresse
et pour la pauvreté
Très fort pour le bonheur
sans cesse à regagner
Très fort contre l’épée
subtile de la mort
Très fort pour être à tous
Pour être deux d’abord
Pour être seul encore
Contrevenir toujours
à la loi du plus fort
Très fort pour devenir
comme un petit enfant
Et très fort pour crier
au milieu du silence
dans la maison des ombres
Moi le grain solitaire
caché dans l’eau profonde

 

 

Georges Haldas
Poésie complète, L’Age d’Homme